De la pierre phelosophale et ce qui a convaincu Mr de Yvetaus de sa possibilite

Ce texte, dont l'original se trouve à la page 119, du manuscript "Traité des sels", a été repris et commenté en Janvier 1987, dans le premier numéro de Chrysopoeia, la revue publiée par la Société d'Etudes de l'Histoire de l'Alchimie (45, rue Saint-Maur, F75011 Paris). [transcribed by Jöel Tetard]
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Je ne suis ny scavant ny philosophe ; mais comme j'en ay veu et communiqué quelques uns, et leû les ouvrages de plusieurs autres, je suis bien .aise de faire part aus curieus de ce que j'ay pû receuillir et des uns et des autres. J'ay regardé ce travail comme un amusement agreable dans ma solitude, car je suis persuadé que l'occupation innocente fait le bonheur de la vie, ou du moins en empesche l'ennuy.

C'est ce qui m'a donné envie de vous aprendre que je n'avois pas encore vingt cinq ans quand, tourmenté d'un rheumatisme sur les bras, qui m'empeschoit de dormir pendant la nuict, désolé de l'infructueus usage des remedes galéniques ordinaires, que j'avois tous pratiqués, je voulus mettre le nés dans les livres de medecine, pour tacher de découvrir par moy mesme quelle chose en nous causoit la santé et la maladie, et s'il n'y avoit pas moien de découvrir quelque remede qui me pust soulager des maus qui m'accablaient. J'estois dans cet exercice, quand un nommé Georges des Closets, fils d'un gros bourgeois de la ville de Caen en Normandie, revenu de plusieurs voiages qu'il avoit faits, depuis son absence de la maison de son pere, qu'il avoit esté obligé de quitter, parce qu'en bon François, son pere l'avoit chassé de ches luy comme un garnement, qui avoit de l'esprit à la verité, mais qu'il n'appliquait pas à bon usage. Il estoit artificieus, et si grand menteur que par contre-vérité on l'appelait le véritable Georges. Il avoit un talent merveilleus et un genie particulier pour la musique, et je crois que ce talent luy aida à subsister quelque temps, estant à Besançon en Bourgoigne. Il apprist là la musique à un jeune Chanoine de la famille de Mrs du Mennilet de Paris, mais ce jeune Chanoine estoit Francomtois et avoit un oncle nommé Mr de Turelle, Chevalier de Malthe, lequel conunandoit une galere du nombre de celles qui prirent un certain galion Turc dans lequel estoit la Sultane Reine, qui conduisait à La Meque le jeune Prince Otthoman, qui estoit né et destiné pour estre Grand Seigneur, apres la mort de celuy qui regnoit pour lors, et dont il estoit fils.

Ce jeune Prince fut retenu prisonnier, et nous l'avons veu Jacobin en France, sous le nom du Pere Otthoman.

Les Commandans des galeres partageront le butin et les prisonniers ; et le Chevalier de Turelle eut du nombre de ceus qui luy échurent, un viellard à barbe blanche, d'une phisionomie imposante et venerable, lequel estoit medecin du serail, et faisoit le voiage avec la Sultane et son fils pour avoir soin de leur santé. Le grand aage de ce vieillard, et sa phisionomie prevenante, firent que le Chevalier de Turelle se porta à luy procurer la liberté gratis, dont le vieillard touché de reconnaissance, prist le Chevalier de Turelle en particulier, luy fist voir la Transmutation métallique, et luy dist qu'il ne pouvoit luy confier un tel secret, mais que s'il avoit quelque jeune parent capable destude, qu'il [le] luy confiast, et qu'il le feroit participant de tout son scavoir faire.

Le Chevalier de Turelle qui avoit mandé ce jeune neveü Chanoine à Besançon pour le faire passer Chevalier de Malthe, et luy faire faire ses caravannes, jugea à propos de l'envoier à Padoüe, pour y joindre ce viel medecin, qu'il renvoia libre en cette ville, où il attendit le Chevalier du Menillet (c'est ainsy qu'avoit nom ce jeune Chanoine) et quand ils se furent joints, ils s'en allerent tous deus à la Chine, pays natal de ce bon vieillard, qui voulut revoir sa patrie avant que de revenir dans le serail où il estoit Premier Medecin.

Pendant ce voiage de la Chine, le Chevalier du Menillet fut instruit par son vieillard de tous ses secrets concemants la medecine, l'astrologie et la pierre philosophalle , mais ce bon homme ne les luys confia qu'apres luy avoir fait prometre qu'il seroit medecin du serail apres luy, et pour l'y faire recevoir, ils vinrent ensemble à Constantinople où la premiere difficulté fut de se faire musulman, à quoy le Chevalier du Menillet n'aiant voulu consentir en aucune façon, luy qui estoit Chretien et Catolique, par expedien il luy fut pernis de rester dans sa relligion, et aptes avoir reuny le Patriarca d'Antioche à celuy d'Alexandrie, et y avoir annexé deux cens mille ecus de revenu, on revestit le Chevalier du Menillet en le recevant Premier Medecin du serail, du tiltre de Chef de l'Eglise Grecque, et de Patriarche d'Anthioche, par l'autorité de son viel maistre, duquel il se separa pour revenir voir encor une fois la France sa chere patrie, pendant que le viellard retourna à la Chine revoir la sienne, où il donna rendévous au Chevalier du Menillet son cher disciple.

Apres que le Chevalier du Menillet, qui estoit de petitte stature, homme simple, eut finy ses affaires en France, il se rendit à Nantes pour monter un vaisseau qui partoit pour le Levant, équipé aus frais de Mrs de la Compagnie des Indes orientalles, desquels (je ne sçais par quelle intrigue) George[s] des Closets avoit obtenu une comission pour estre en ce pays directeur ou controlleur de leurs affaires pour le negoce, et il s'embarquait sur le mesme vaisseau, et quoy qu'il y eust eu douse ou quinze ans que ce Chevalier du Menillet et luy ne se fussent veus à Besançon, où il avoit esté son maistre de musique, ils renouvelèrent conoissance, et lierent amitié tres étroitte ensemble pendant ce voiage de long cours.

. Leurs familiarité fist bientost découvrir à Georges des Closets les talens du Chevalier du Menillet, ce qui l'engagea de s'attacher absolument à sa personne, et laissant là sa commission, dont il chargea un autre, il le suivit à la Chine et de là à la Porte, d'où le Chevalier du Menillet qui avoit en teste la reunion de l'Eglise Grecque avec la Romaine, s'eloigna encor une 2eme fois, vint à Padoüe, puis en Espagne où il eut de grandes conférences avec don Jouan d'Autriche, et de là revint encor en France, où il debarqua à Nantes, d'où il estoit party, et Georges des Closets ne le quitta pas d'un pas, en sorte que de là ils vinrent tous deux par terre jusqu'à Bordeaus, où le Chevalier du Menillet fist present à la Catedralle de la valeur de plus de Six cens mille livres, tant pour des redifications, dondations, ornements, et fist establir Georges des Closets dans la dignité de Grand C[h]antre, où il fut receu et qu'il exerça dans la Catedralle.

L'occupation principalle du Chevalier du Menillet, tant qu'il fut à Bordeaus, et mesme du long la routte, depuis Nantes, estoit d'aller botaniser, et chercher des simples curieus qui se trouvaient en ce pays, dont il conoissoit les vertus spécifiques, et conune il ne pouvoit s'empescher de visiter les malades de reputations par la qualité de leurs maladies extraordinaires et inveterées, il prenoit plaisir à leur donner des remedes, et faisoit des cures surprenantes, en sorte qu'avec sa simplicité naturelle, et sa figure asses mince, il passoit pour quelque medecin, mais habille.

Cela se passoit dans le temps que Mr le Chevalier de Rohan fut aresté, pour la conspiration qu'il tramoit contre le Roy et Monseigneur qu'il projettoit d'enlever ; et l'on avoit en ce temps donné un advis à la cour, que le Chevalier de Rohan avoit un medecin Arabe qui devoit venir de Levant, à dessein d'empoisonner toutte la cour, de sorte que le Roy envoia à tous les Gouverneurs de province des advis secrets là dessus, avec ordre que s'il se decouvroit quelque medecin étranger nouvellement debarqué, on l'arestast.

Mr le Marechal d'Albret estoit pours lors Commandant en Guienne, et sur le bruit que la réputation du Chevalier du Menillet faisoit par ses cures, il se fist informer de luy. Mais comme il n'estoit connu de personne du pays pour ce qu'il estoit, on suivit sa contremarche jusques à Nantes, où aprenant qu'il estoit arivé par un bastiment qui venoit de Levant, s'en fut assés pour s'assurer de sa personne sans autre forme de proces ; on visita ses coffres, où l'on trouva deus cens mille écus en or, dont le Marechal d'Albret s'estant saisi, augmenta son soubçon, et en donna advis en cour.

Georges des Closets estoit avec luy lors qu'il fut aresté, et il eut le temps de dire à Georges de ne se pas inquietter, et qu'il sortirait dans peu quand on l'auroit connu : effectivement on sceut qu'il estoit de la famille de Mrs du Menillet de Paris, et il vint un ordre du Mareschal d'Albret de le laisser sortir de prison. Il luy rendit donc la liberté, et luy retint son argent, et le Chevalier du Menillet apres avoir sejourné encor quelques jours en la prison libre, voiant que son argent ne revenoit point il prist une clef du geollier, qui le sçavoit libre et homme de considération, et aiant-fait rougir cette clef au feu, la trempa à demy dans un creuset où il y avoit une liqueur, et la rendit au geollier convertie à moitié en bon or  et sortit.

Cette Transmutation verifiée par le Marechal d'Albret, qui en fut averty aussy tost, il en donna advis à la cour, d'où il receut ordre de faire arester tout de nouveau le Chevalier du Menillet, lequel s'en estant doutté, n'attendit pas que l'ordre fust venu, et passa en Espagne vers Don Jouan d'Autriche et de là se rendit à la Porte. Mais il ordonna en partant à George[s] des Closets de retourner à Caen chés son pere, d'y faire la paix avec luy et d'attendre de ses nouvelles, qu'il luy ferait tenir de Padoüe.

Et cependant de peur que Georges ne manquast de rien pour sa subsistance et pour sa santé, il luy fist deus presents, l'un de Poudre de projection dans une petitte boette ressemblante à une tabatiere d'yvoire, où il y en avoit bien pour faire un demy million d'or. L'autre present fut une fiolle de cristail bouchée d'un bouchon de verre, dans laquelle il y avoit une liqueur jaune, d'odeur d'huille d'aspic, dont il devoit faire usage pour sa santé, en cas qu'il tombast malade.

Georges luy obeit, et vint demander pardon à son pere à Caen, chez lequel il fut receu comme l'enfant prodigue. Et ce fut en ce temps, environ en l'année 1675, que je demeurais à Caen chez mon pere, duquel ce véritable Georges n'estoit que trop connu, parce que mon père qui avoir toujours eu de la reconoissance pour les services que le pere et la mere dudit Georges luy avoient toujours rendus comme commissionaires de la maison, et mesme mon pere avoit donné à un frere de Georges la cure de Bourguebus, et luy fist avoir ensuitte celle de la paroisse de Saint Jean de Caen.

Georges des Closets qui me conoissoit de jeunesse, et me visitoit souvent, me voiant occupé à chercher des remedes, vit souvent ches moy, ou plutost ches mon pere, Mrs Postel et Hauton, medecins fameus de la ville de Caen ; le premier l'estoit du logis, et Hauton, avec lequel j'avois lié amitié, s'estoit occupé à la chymie depuis vingt ans, par inclination naturelle qu'il avoit pour cette science, et à l'occasion d'une avanture que je raporteré dans la suitte.

Ce Georges des Closets me dist qu'il falloit que je fisse la Pierre philosophalle pour me guerir, et de là prist occasion de m'en entretenir, et de me conter touttes les aventures cy dessus, et plusieurs particularités de ses voiages.

J'ettois comme sont la pluspart des gens du monde, curieus, mais fort persuadé que la Pierre philosophalle n'estoit que dans les reins ou la vessie des Philosophes, qu'elle incomodoit beaucoup, aussy bien que l'imagination des gens frappés de cette croiance, de sorte que Georges qui n'estoit que mediocrement scavant, quoyque d'ailleurs il eust asses d'esprit et beaucoup de subtilité, disputoit souvent avec moy ; et comme par mon raisonnement je le mettois souvent en estat de n'oser repliquer sur les prétendus preuves qu'il s'efforçait de me faire comprendre, < ... > sur la possibilité de la chose par le simple discours.

Enfin le premier jour de janvier 1676, Georges vint avant quatre heures du matin frapper à la porte du logis. Il scavoit que je dormois peu, et que dés trois heures je me faisois alumer des flambeaus pour lire et m'amuser. Je fais lever un laquais, croiant que quelque amy malade m'envoiast demander de l'eau imperialle que je donnois quelquefois aus pressants besoins. Mais je fus fort supris de voir entrer dans ma chambre le véritable Georges, lequel aiant fait rester mon laquais en bas, ferme la porte et, son manteau sur le nés, sans n'oster son chapeau, en me tuteiant me dist : " Tu pretends avoir gain de cause parce que tu es plus scavant que moy, mais je t'aporte pour tes etrennes une raison à laquelle tu n'auras pas de replique. " " Hoho! dis-je, véritable Georges, d'où vient cet air de familiarité ? Sortés-vous de souper ? " " Non non, dist-il, je suis de sens froid ; et je pretends que dors en avant tu me regarde[s] avec respect et veneration. " En mesme temps il me tire de son gousset une petitte boette d'yvoire en forme de tabatiere, il l'ouvre, et avec la pointe d'un couteau commun, qu'à Caen on apelle gembette, il prend en cette boeste un peu de Poudre de projection dont elle estoit presque pleine, et aiant pris du papier que j'avois aupres de moy (car j'ecrivois quand il entra) et la voulut mettre dessus. " Que veus-tu, luy dis-je, que je face de cette minutie ? " Luy d'un [ton] faché me dist : " Vous n'estes pas digne d'un si grand present et vous n'en aurés que pour vous convaincre. " Et en mesme temps il me retranche pour le moins les trois quarts de la petitte portion qu'il alloit me mettre sur le papier, où il n'en laissa tomber qu'un atome à peine visible. " En voila, dit-il, assés pour que vous conoissiés par vous mesme que la Pierre philosophalle que vous traittés de folie, n'en est pas une. " Et m'aiant dit com[m]e il faloit emploier cet atome solaire, il s'en alla brusquement.

Si tost qu'il fut jour, voulant faire l'epreuve, je tiré de mes pistollets avec un tirebourre deus balles de plomb, que je mis dans ma poche et allé moy mesme querir ches un orphevre de mes amis, nommé Poulain, un creuset tout neuf. Et m'estant enfermé dans ma chambre, j'allumé au coin de ma cheminée du charbon dans un rechaut. J'estoit allé querir moy mesme ce charbon où estoit la provision de celuy du logis, sans que personne le sceust. Quand mon creuset fut échauffé, j'y mis mes deus balles de plomb, lesquelles furent bientost fondues ; mais je soufflé encor sur les charbons et quand le creuset fut blanc de feu (ce que l'on apelle igne candenti), j'enfoncé avec une petitte buchette le papier où estoit cet atome de Poudre de projection, laquelle sitost le papier bruslé fist faire un mouvement et une peùtte decrepitaùon au metail, dont le bruit ne dura guiere, et sitost qu'il fut cessé aussi bien que le mouvement, je versé entre deux pavés que j'avois frottés de suif le metail qui se trouva or pur. Je le porté ches le mesme Poulain orphevre, luy demandant ce que c'estoit que cela. Il prist la pierre de touche et l'aiant frottée il me dist : "Monsieur, je n'ay jamais veu d'or en un si haut tiltre ny si haut karat." "Bon, luy dis-je, ce n'est pas de l'or, il en faut faire l'epreuve." Il en mist dans de l'eau forte, qui ne diminüa rien du poids, mais l'eclaicit seulement de quelques scories qui y estoient restées. Apres cela je le prié que nous le fissions fondre avec de l'antimoine : il en envoia querir, et à force de souffler l'antimoine s'evapora et notre or resta à la verité un peu plus pasle et plus aigre, mais eccellent.

Cette epreuve me donna une hautte opinion du véritable Georges, lequel avoit aussy de la Poudre de projection au blanc, car quoy qu'il ne m'en ait pas fait voir, ny fait de transmutation devant moy, il en fist plus de trente sur du plomb et de l'etain, qu'il convertit en argent tant dans la ville de Caen, que dans plusieurs lieus circonvoisins, entr'autres à l'Abbaie de Fonteney, ches le Prieur ; et il leur disoit en se moquant d'eus, qu'il avoit apris la conoissance des simples dans ses voiages, et qu'il y en avoit de tres communs en leur pays, qui avoient la vertu de faire cette transmutation, et pour leur persuader il maschoit une herbe dans sa bouche, de peur, disoit-il, qu'on ne la reconnust, et la jettant toutte machée dans le creuset où il y avoit du plomb ou [de 1'] estain fondu, il en retiroit de l'argent pur : aparamment qu'il mesloit sa poudre au blanc dans l'herbe ou simple masché.

Un nommé Lestorel, commis de Mr Cousin, luy fist fort sa cour accause de plusieurs projections qu'il avoit faittes devant luy, et le medecin Postel (qui estoit curieus mais fort ignorant en cette science, quoy que d'ailleurs assés habille medecin galenique). Il estoit hommed'une grande prestance, et grosse et hautte figure, qui parloit bien, et scavoit touttes les histoires des auteurs chymiques, dont il avoit ramassé un grand nombre, mais dans lesquels il n'avoit jamais mis le nés ; de surplus grand admirateur de cette science, et qui nous regardait Hauton et moy conune des scavants illustres, quoy que nous n'y entendissions pas alors davantage, sinon que nous scavions manier le feu et les vaisseaux, à quoy il n'entendait rien.

Ce Lestorel donc et ce Postel, engagement Georges des Closets à leur faire voir plusieurs tours de son metier, et voicy entr'autres ce qu'il fist devant eus plusieurs fois. Il faisoit fondre dans un creuset quatre ou six pistolles d'Espagne, et si tost qu'elles estoient en fonte, il trempoit une paille dans sa fiolle où estoit se medecine universelle, qu'il disoit luy avoir esté donnée par le Chevalier du Menillet et laissant tomber la moindre goutte de cette liqueur sur cet or fondu, il se faisoit une attraction si grande de l'air dans ce creuset, où il sembloit se concentrer avec tant de vehemence, que quand un soufflet de marechal auroit soufflé dans ce creuset, l'air ne s'y seroit pas précipité et comprimé avec plus de celerité et de violence, en sorte que si vous eussiés voulu mettre la main sur ce creuset, l'air vous l'auroit poussée dessus, et comprimée dedans ; apres cette attraction faitte, qui ne duroit qu'à proportion de la quantité d'or fondu, on trouvoit l'or qu'on avoit mis dans le creuset en l'en retirant toujours augmenté du tiers, c'est à dire de 2 à 3, 4 à 6, ou 6 à 9, etc. Et un jour son frere le Curé de Saint Jean, luy prist secrettement un peu de cotton dont il avoit essuié le bouchon de sa fiolle, sans qu'il s'en aperceust, et avec le bonhomme des Closets leur pere, et le bonhonune du Bois leur oncle, nous en fismes l'epreuve en nostre particulier. De sorte qu'aiants fait fondre six escus d'or dans un creuset, nous mismes ce cotton, et aptes les signes cy dessus raportés, nous trouvasmes dans le creuset le poids de neuf escus d'or, au lieu de six que nous y avions mis.

Quand la liqueur de cette fiolle diminuait, pour la remplir il la bouchoit exactement avec son bouchon de verre et l'echauffant dans les charbons qu'il soufflait fortement apres, pour les rendre ardants, elle se remplissait toutte seulle dans ce brasier ardant. Aussy l'appelait il sa salamandre.

Touttes ces choses veües de mes yeux me faisaient caresser le véritable Georges, avec lequel je passois le plus de temps qu'il destoit possible. Il me disoit qu'il avoit bien veu travailler le Chevalier du Menillet, et qu'il croioit scavoir sur quoy il travaillait, mais que pour luy il n'avoit jamais fait cette Poudre. Il m'invitoit et me pressoit d'estudier en cette science. J'avois grand nombre de livres qui en traittoient et fort curieus, et le medecin Postel (qui avoit ramassé les livres de messieurs de Flers #1 , dont la fortune estoit venüe de cette science) m'en foumissoit. Et Georges prenoit plaisir que je luy communiquasse les extraits que j'en faisois et les pensées que je mettois par écrit de ce que je m'imaginais, aptes les lectures que j'en avois fait. Je fis mesme tant que j'obligé Georges à vouloir bien lier une societé de travail entre luy et moy, et d'y associer Mr Hauton, ches lequel nous pouvions demeurer à sa campagne, où il estoit retiré et avoit un ample laboratoire de six vingt pieds de long, ou estoient touttes sortes de foumeaus, grande liberté, et où j'estois absolument le maistre.

Georges m'aiant paru resolu d'exécuter ce projet, vint avec moy à Ouilly chez Hauton, et dés le mesme soir apres avoir visité le laboratoire, il nous dist qu'il falloit comancer par faire le sel phisique : avec un tel maistre nous n'avions garde de vouloir passer pour habilles, nous le priasmes de nous en faire. Il prist parties égalles de salpetre et de vitriol, les broia et les aiants meslés ensemble dans un pot de terre neuf vernissé sur le feu ouvert comme un potager, il nous dist :
"Aportés-moy le preservatif des vapeurs fuligineuses des mineraus et eaus fortes. " Et luy ayant dit que nous ne le conoissions point, il alla prendre de l'apy ou ache dans le jardin, et en mettant dans son nés et dans sa bouche : " Avec cela, dit-il , vous pouvés vous mettre le nés sur touttes les vapeurs d'eau forte ou autre malignes sans crainte qu'elles vous facent de mal. " Et aussy tost se mist le nés sur ces drogues qui se calcinaient dans ce pot d'où sortaient des vapeurs noires fuligineuses qu'il nommoit l'enfer. Quand tout fut bien calciné, " Faittes, dit-il, une lessive de ce qui restera, et vous en tirerés apres l'évaporation le sel phisique. "

Le lendemain il feignit avoir une affaire à Caen, qui estoit à cinq lieües de là, et quoy qu'il nous promist de revenir sur le champs, nous ne pusmes jamais l'y obliger. Voiant qu'il ne revenoit pas, je le vins joindre à Caen, où il me dist qu'il avoit receu des lettres du Chevalier du Menillet, avec des bulles pour un evesché dans son distric in partibus infidelium, mais qu'il n'avoit pas envie d'estre évesque. Il m'obligea mesme d'ecrire au Chevalier du Menillet des lettres sur la science, et des idées que j'avois de la matiere et de l'opération de l'oeuvre, ce que je fis sans en avoir de reponces. Enfin il me dist qu'il avoit receu un ordre du Chevalier du Menillet de passer en Angleterre pour s'aboucher de sa part avec quelques evesques de ce pays là pour la reunion de l'Eglise Anglicane, de la Grecque et de la Romaine, et qu'il falloit qu'il prist la poste, mais qu'il n'avoir point d'argent. " Faittes en ", luy dis-je. " Ouy, mais celui qui me le debitte ne doit estre icy que dans six jours et il faut que je parte. " " Faisons en toujours, dis-je, et j'ay trente louis d'or qui vous serviront en attendant que j'en reçoive de celuy que nous ferons. " Il choisit la boutique du mareschal du logis, homme veuf et seul en sa boutique, qui estoit prés la porte Millet à Caen.

Georges alla à la maison de son pere où il couppa un bout de gouttiere de plomb pesant huict ou dix livres, se saisit d'un reste de pot de terre grise de la nature de ceus où l'on salle le beure, et nous nous en allasmes ches le marechal du logis, auquel je donné comission moy mesme d'aller me chercher gens supposés en plusieurs hostelleries du Bourg l'Abbé, et en ce cas qu'il ne les trouvast pas, d'aller s'en informer ailleurs, affin que nous eussions assés de temps pour rester seuls ches luy, où je luy promis de garder sa boutique jusques à ce qu'il fust de retour, sans luy dire nostre dessein. Le mareschal partit, et Georges couppa sa gouttiere par morceaus, aluma du feu à la. forge, fist chauffer son pot de gres cassé par le haut, à petit feu d'abord, et quand il vit qu'il enduroit le feu sans se casser, il y mist quelques lames de son plomb qu'il sema de cendres entre deux, avec quelque atome de la poudre s. s. s. jusqu'à ce qu'il eust tout mis. Le plomb fondit en peu de temps avec une espece de détonation ou decrepitation assés forte, et un mouvement furieus de la matiere, qui s'apaisa aptes avoir bien soufflé, et toutte la cendre vint dessus en scories, et nous vuidames le metail dans un autre tais de pot graissé de suif, et nous en tirasmes une masse d'or pesant viron huict à neuf livres qu'il me laissa. Le mareschal revint, et nostre affaire estoit faitte ; et le lendemain Georges prist la poste pour se rendre à Calais avec mes trente pistolles.

Celuy qui debitoit son or, nommé Montabas, qui se disoit de Lion, ariva quatre ou cinq jours apres. Je luy donné le lingot et il me compta six mille livres que je fist tenir à Georges des Closets à son adresse en Angleterre, par le moien d'un marchand de Caen nommé Carbonel, qui estoit de mes amis. Peu de temps aptes mon pere mourut, plusieurs gros proces s'émurent entre mon frere et moy, je me marié sur ces entrefaittes, et m'en allé à Paris avec ma mere et ma femme, où nous plaidasmes fortement contre mes freres.

Pendant ce temps, Georges receut en Angleterre ordre du Chevalier du Menillet de repasser en Italie, et d'aller à Rome avec la qualité d'Ambassadeur du Chevalier du Menillet pour assister à une obédience que plusieurs Evesques Grecs vinrent rendre au Pape, envoiés par le Chevalier du Menillet, Patriarche d'Antioche et chef de l'Eglise Grecque. Cela executé, George[s] revint à Paris, et aporta avec luy quantité de liqueurs et vins d'Italie, mais voulant en chemin faisant visiter la France, pour je ne scais quelles raisons, il se laissa tomber de cheval vers Saumur, luy qui n'estoit pas bon écuier, et qui en avoit achepté de beaus, en sorte qu'il se blessa jusques à en pisser le sang. Il fut néanmoins guery dans peu, et estant de retour à Caen, il achepta une petitte terre à Bretteville la Pavée, qu'il donna à sa famille. Mais s'y regalant souvent avec ses amis et buvant trop des liqueurs qu'il avoit aporté d'Italie, il fut repris de sa perte de sang par les urines, et une grosse fievre s'y estant jointe, il pensa à moi aussy tost qu'il fut pris, envoia querir ma  soeur, luy dist de m'ecrire de venir sans perdre de temps, et qu'il n'y avoit que moy à qui il pust confier l'usage de son remede pour le guerir, et me faire depositaire de tous ses secrets. Je receus cette nouvelle à Paris, et quoy que j'eusse pris la poste aussy tost, il n'estoit plus en vie quand j'arivé à Caen, et on me dist que s'estant fait donner de sa medecine dont il prist en trop grande dose, elle luy coagula le sang.

Son frere le Curé me mist depuis entre les mains quelque poudre rouge qu'il avoit trouvée dans quelque fiolle. Mais ce n'estoit pas celle dont j'avois veu l'effect, et elle ne luy ressemblait mesme pas, car elle estoit toutte orangée, au lieu que celle dont j'avoit fait et veu faire projection estoit d'un rouge sang de beuf enfoncé, et tout lumineus.

Voila ce qui comança à me donner de la curiosité pour cette science que j'ay toujours aimée depuis, en sorte que j'ay fait ma plus agreable occupation de l'étudier, non pas en donnant comme une duppe dans touttes les propositions que l'on m'auroit pu faire de me l'aprendre, car je suis persuadé que ce secret ne se communique pas si librement par ceus qui l'ont, et que ceus qui vous demandent de l'argent pour l'enseigner ne l'ont pas.

Si tost que j'ay peu estre libre de mes affaires estant veuf, je revins voir Hauton, homme franc, bon amy, bel esprit et cultivé de beaucoup d'humanités, mais d'une imagination vehemente, du surplus grand brouillon dans les opérations de chymie, où voulant toujours mesler drogues avec drogues, il prenoit souvent ses imaginations pour revelations, jusques à dire quelquefois qu'il donnerait pas  pour cent nulle écus une pensée survenüe, et ainsy n'avoit garde de reussir à rien d'importance. Cet Hauton estoit fils d'un apoticaire de Falaise, lequel aiant de l'esprit avoit estudié en medecine à Caen où il s'estoit fait passer docteur. Il estoit assés familier dans la maison de Mr de Saint Clair Turgot, pere du Maistre des requestes, depuis Conseiller d'Estat, et grand pere de Mr Turgot qui a epousé la fille de Mr Pelletier, Controlleur general des fortifications de France.

Voicy ce qui ariva, et donna lieu à Hauton de travailler en chymie, et luy fournit les moiens de mesler drogue avec drogue, pour faire des essais, comme il a fait jusqu'à 63 ans qu'il est mort.

Le viel Mr Turgot, homme puisamment riche, et encor davantage d'humeur à amasser du bien, ne laissoit pas sur ses vieux ans d'estre encor homme comme les autres, et amy d'une demoiselle, laquelle quoy qu'elle ne fust pas des plus jeunes, ne laissoit pas de passer des journées presques entieres avec luy. Elle avoit son carosse, et un viel écuier servant, conune estoit la mode en ce temps là, pour luy donner la main. Cet escuier, qui restoit ordinairement avec l'équipage sans rentrer au logis, pour s'amuser et se desennuier pendant les longues visittes que sa maîtresse rendoit à Mr Turgot, alloit ordinairement causer avec un distillateur chymique, dont la boutique ou laboratoire estoit tout aupres. Il luy aidoit quelquefois à laver ou à tenir ses vaisseaux, et ce chymiste curieus cherchait et travaillait depuis longtemps une recepte, suivant laquelle il esperoit trouver la medecine universelle.

Enfin un jour ariva que son travail estant achevé et ce bon homme d'escuier estant present, causant avec luy à son ordinaire, le distillateur luy dist : " Dieu mercy, je suis venu à bout de ce que je cherchais, je ne manqueré plus de bien ni de santé. Voicy un remede eccellent pour prolonger les jours et faire rajeunir. Je veus vous en donner, à vous qui estes viel, et en vais aussy prendre en mesme temps. " Il en verse à ce viel ecuier dans une cuiller, qu'il luy donna à tenir : ce bon homme qui ne se fioit que de bonne sorte à ces drogues qu'il estimoit trop fortes, leva la cuiller en sorte qu'il n'y en eut que quelques gouttes versées dedans ; mais le distillateur en avalla une bonne dose, disant d'une bonne chose il en faut prendre assés. Dans le temps que cela se faisoit, un laquais vint avertir l'ecuier que sa maitraisse sortoit. Il va promptement luy donner la main, mais il ne fut pas plustost monté en carosse avec elle, qu'il se sentit dans une chaleur, une émotion et une süeur si epouventable, qu'à peine fut il arrivé au logis qu'il le fallut mettre au lict. Pendant qu'il estoit dans cette agitation, on envoie ches le chymiste au plus viste pour qu'il luy envoiast quelque remede au mal qu'il avoit causé : mais le messager au lieu de remede, raporte que le chymiste estoit mort subitement de la drogue qu'il venoit de prendre apres en avoir serré la fiolle.

Le viel ecuier aptes huict jours de fievre vit peler tout son corps, les cheveus, les ongles, les dents gastées, tous les poils luy tomberont ; mais peu aptes les cheveus luy revinrent noirs, de blancs qu'ils estoient auparavant, les ongles et les dents luy repousseront peu à peu, et cela fut accompagné d'une peau nouvelle et jeune, d'un teint vermeil et d'une vigeur telle qu'il n'avoit jamais senti les signes d'une pareille.

Cet effect surprenant fist venir l'eau à la bouche du bon homme Mr Saint Clair Turgot, lequel quelque mesnager qu'il fust, fist offrir jusques à cent nulle livres aux héritiers de ce chymiste si l'on luy remettoit cette drogue entre les mains. Mais jamais on ne la put reconnoistre parmy touttes les drogues, et tout ce que l'on put sçavoir du viel escuier, est que ce chymiste luy avoit dit qu'il travaillait sur des sels.

Dans ce temps là, Hauton alloit tous les jours ches Mr de Saint Clair, et estant informé du prodigieus effect que ce remede venoit de faire, luy qui avoit estudié en medecine, et avoit toujours eu inclination de travailler en chymie, et qui l'auroit fait s'il en eust le moien, dist à Mr de Saint Clair qu'il croioit pouvoir reussir s'il luy vouloit fournir le moien de travailler à ce secret et lesdrogues nécessaires. Mr Turgot luy aida, et dés ce temps Hauton prist l'habitude de faire des essais, meslant drogue avec drogue, dont il n'a peu se deffaire jusqu'à sa mort.

Plusieurs personnes m'ont raporté une autre avanture arivée au Ponteau de Mer, où dans une hostellerie dont le maistre estoit malade à l'agonie, aptes avoir esté abandonné de messieurs Ecor et Porée, medecins, dont l'un estoit fort aagé et l'autre tres jeune. Ariva dans cette hotellerie une figure de pauvre prestre, fort eguenillé, lequel vint demander par charité quelques restes. La servante luy donna un reste de pain et de boire, qu'il mengeoit en un coin de la cuisine, d'où il vit une consternation fort grande sur la contenance de tous ceus qui y venoient ; en sorte qu'aiant demandé à la servante ce que c'estoit, il aprist que leur maistre agonisait. Il demanda s'il ne pouroit pas le voir. "Tout le monde y va, dit-elle, car il est mort." Il monte et s'adressant à ceus qui luy paroissoient les plus intéressés au malade, il leur dist que son pere luy avoit aporté un secret de Malthe, qui pouroit tirer le mourant d'affaire. On renvoie querir les medecins. L'ancien ne fist que se moquer de cet homme comme d'un resveur ; le jeune, qui estoit Mr Porée, dist : " Voions, laissons le faire ; puisqu'il est mort, il ne luy peut ariver pis. " Bref, le pauvre prestre tire comme une petitte pierre de sa poche, la trempe dans un peu de vin, fait deseffer les dents au malade et luy en coulle dans la bouche, puis ordonne qu'on le couvre et s'informe du logis du jeune medecin, où il le va trouver et luy dit : " Je vous estime, Monsieur, de n'avoir pas meprisé mon remede comme votre confrere, car assurément son mort sera demain en vie. " Mr Porée, qui regardait cela comme un miracle, écoutta cet homme qui luy dist de se trouver le lendemain du matin aupres du malade pour en voir l'effect. Ce qui est de vray fut une crise qui survint au malade par une grande sueur qu'il eut la nuict, et il se trouva le lendemain matin sans aucun accident mortel, à la faiblesse pres. Ce prestre dist ensuitte à Mr Porée d'aller chercher une livre de plomb et un creuset, et de se rendre ches luy sans en parler à personne du monde. " Vous y avés sans doutte du charbon, dist-il, et je vous y feré voir quelque chose qui vous plaira. " Mr Porée fist ce qui luy avoit esté recommandé, et trouva ches luy le prestre. Ils montérent à la chambre où le prestre se mist à un coin comme pour dire son bréviaire qu'il prist en main, et luy aiant dit comme il falloit tout aprester. Ce que Mr Porée fist luy mesme sans que le prestre en aprochast, lequel luy dist quand tout fut dans une fusion convenable : " Venés, Monsieur, approchés-vous de moy. " Il luy donna un peu de Poudre de projection, et luy dist : " Allés, Monsieur, mettre vous-mesme cela dans le creuset, et quand le metail sera appaisé, jettés votre metail à bas, et frottés auparavant de suif la place où vous le mettrés. " Ce que Mr Porée fist, et il trouva une livre d'or au lieu de la livre de plomb qu'il avoit mise dans le creuset. Ce bon prestre luy dit : " Monsieur, je vous prie de m'en donner la moitié dont j'ay besoin, et de garder l'autre pour l'amour de moy. Vous estes jeune, vous merités scavoir, mais etudiés. Et j'ay envie de vous faire voir quelque chose qui vous surprendra et satisfera davantage : n'en perdés pas l'occasion ny le moment, venés en la maison d'une pauvre femme qui m'a donné le couvert par charité cette nuict ; n'en parlés à personne (Il la luy indiqua.), mais soiés y à telle heure sonante à telle horloge, car apres l'heure sonnée vous ne me trouveriés plus ; soiés exact et ne venés pas devant. " Jugés si Mr Porée fut attentif. Il rendit la moitié de l'or au bon prestre qui prit congé de luy, et se retira ches sa bonne femme.

Comme l'heure aprochoit Mr Porée se mist en chemin. Par malheur il rencontra dans la rüe une personne qu'il ne put refuser d'ecoutter un moment, et ce moment fut celuy que l'heure sonna. Mr Porée courut tant qu'il put, mais il ne trouva plus son honune, lequel dist à la bonne femme : " Dittes à Mr Porée que je ne suis pas party que l'heure n'ait esté sonnée. " Effectivement le dernier coup de l'horloge fut le premier pas de son depart, et jamais Mr Porée n'en put avoir de nouvelles. Il fist faire des bagues de cet or, dont il en porta toujours une et en donna d'autres à ses amis du mesme or.

Il y a une infinité d'histoire de cette nature reportées dans les auteurs du metier. Helmont en fait une de Buthler ; la preface de la Bibliotheque chimique en fait d'autres. Northon, Phylalette et quantité d'autres reportent plusieurs choses à ce sujet, dont je ne grossiré pas cet ouvrage, mais je raporteré seulement ce que j'ay veu moy mesme en deus rencontres.

La premiere est qu'un scavant voiageur de profession, aiant apris que Hauton, medecin connu pour empirique, et moy, nous nous occupions à travailler en chymie en une maison de campagne qui apartenoit à Hauton à deus lieües de Falaise, en la paroisse d'Ouilly, il vint un soir en posture de geus, une besasse sur l'epaule, frapper à la porte du logis où nous estions. Il estoit de grande taille, les cheveus blancs et courts, le teint vermeil, les yeux tres vifs, et parlant plusieurs langues etrangeres tant vivantes que mortes. Il nous parut tres scavant, surtout en latin, grec et hebreu, que nous entendions mieus que les autres. Aptes nous avoir dit qu'il avoit apris que nous estions curieus, et qu'il n'avoit mangé de deus jours, il soupa d'un apetit à nous le persuader. Et visitant apres avec nous notre laboratoire, desirant que nous y restassions seuls, il nous dist que la medecine universelle que nous cherchions estoit une chose fort connüe et tres conunune à la Mecque, d'où il voulut bien nous dire qu'il estoit arivant, pour passer en Angleterre, où il nous assura que l'assemblée des Roses Croix se tenoit cette anné, qui estoit 1677, et qu'il falloit qu'il s'y rendist comme estant de la société.

Il nous dist que la matiere d'où se tiroit cette medecine que les scavants apellent Pierre des philosophes, estoit la plus commune et la plus en veüe de notre laboratoire, et adjousta ces termes en latins : Lapis ille igne acuatus, habet os magnum omnia vorans tanquam diabolus. Potum illi date, et cum sudore suo ilium coquite. Il nous dist que les vrais scavants avoient le secret de se rendre invisibles. On leur attribüe encor le secret de spiritualiser leur corps et de se transporter en un instant où ils veullent à l'exemple de la pensée, ce qu'ils executerent un jour à Paris au College de Justice du temps du Cardinal de Richelieu, lequel voulant faire arester quelques scavants inconnus, lesquels enseignaient publiquement leur science extraordinaire, l'officier que le Cardinal avoit envoié avec ses gardes, luy raporta qu'ils estoient disparus tout d'un coup apres l'avoir rendu immobile luy et tous ceus qui l'acompagnoient, lorsqu'il s'estoit mis en devoir d'exécuter ses ordres, sans que jamais depuis le Cardinal pust aprendre ce qu'estoient devenus ces scavants, lesquels s'estoient ainsy rendus invisibles et avoient medusé ses gardes.

Il nous dist encor qu'un jour en leur assemblée où l'on interrogeoit un jeune récipiendaire, entra un viellard qui passoit sa vie à vendre des balais, dont il laissa sa somme à la porte du lieu de cette assemblée, et interrompant ce jeune homme, il luy demanda avec quels yeus il envisageait la nature pour la bien connoistre. Ce jeune docteur aiant voulu debiter sa science, il luy dist brusquement : " Vous n'y connoistrés jamais rien si vous ne la voiés avec deus yeus de cette nature ! ", tirant de sa poche deus gros escarboucles d'un rouge transparent et fulminant d'eclat lumineus. C'estoit, adjousta nostre sçavant, deus Pieffes philosophalles tres multipliées. Et enfin, apres avoir proposé quelques questions des plus curieuses sur des secrets naturels à l'assemblée, ce crieur de balais sortit, rechargea sa somme sur son dos, et confinüa de les aller crier pour les vendre dans la ville de Londre où cela se passa.

Nous ne pusmes rien tirer davantage de nostre scavant geus, qui outre son érudition nous parut avoir infiniment de l'esprit. Il nous recommanda fort de ne nous attacher qu'à une matiere unique, sans nous l'indiquer autrement qu'en nous repetant toujours qu'elle estoit la plus en veüe et la plus à la main, et la plus comune de notre laboratoire, qu'elle se suffisoit à elle mesme, et que tout ce que nous y adjouterions qui ne seroit pas sorti d'elle, ou de sa nature, la gasteroit, et que la seulle cuisson la parferoit.

Le lendemain il voulut partir de grand matin, et refusant l'argent que nous luy offrismes, il nous assura qu'il en avoît moins besoin que nous qui n'en manquions pas ; et nous priant de rester seuls en nostre laboratoire, il nous dist de nous depescher de mettre du vif argent à chauffer en un creuset affin qu'il nous fist dépositaires d'un petit secret, ce que nous fismes assés viste. Et quand le vif argent fut assés chaud pour comencer à s'evaporer, il nous niist es mains une tres petitte quantité de poudre rouge, que nous jettasmes dessus par son ordre dans le creuset, où aiant fait assés de bruit, com[m]e d'une decrepitation ou legere detonnation, nous trouvasmes apres qu'elle fut bientost cessée, viron une demie livre de tres bon or, à la place du vif argent que nous y avions mis, et dans l'instant nostre scavant geus nous laissant son or assés malgré nous, quoy qu'il plust à verse, d'une pluye d'orage, il nous quitta et partit, disant : " Voila une grace que Dieu nous envoie du ciel, il en faut profitter. "

Si tost que nous nous fusmes separés de luy assés malgré nous, comme nous rentrions promptement pour nous mettre à couvert dans nostre laboratoire à cause de l'orage, je ne scais par quelle raison ou fantaisie, il jetta une grosse pierre en nostre jardin par dessus la muraille, qui roulla jusque contre la porte de nostre laboratoire, qui donnoit sur le jardin où il jugea que nous estions rentrés apres l'avoir quitté. Cela nous engagea à faire bien des reflections sur les circonstances de cette avanture. Il nous avoit fait esperer une nouvelle visite, mais onques depuis n'en ay ouy parler.

La troisième découverte que je fis d'une Poudre de projection fut à Paris en 1681, entre les mains d'un Mr des Noiers, viel garçon, aagé pour lors de 75 ans, de hautte naissance et riche, dont l'occupation curieuse avoit toujours esté de voiager à dessein de faire conoissance avec des scavants, et de recouvrer des livres curieuse Il avoit esté assés heureus de se faire connoistre de quelques uns de ces Messieurs de la Rose Croix. Le meritte qu'ils avoient reconnu en sa personne luy avoit attiré la promesse qu'ils luy avoient fait de l'admettre dans leur societé, et en attendant l'exécution, ils luy avoient confié quelques uns de leurs manuscrits, dont il me donna la seulle inspection d'un demy quart d'heure, sur laquelle il me parurent d'une expression cabalistique. Ils luy avoient encor fait present d'un Talisman, qu'il me fist voir, et dont la vertu estoit de guerir les fievres. Sa matiere estoit d'une pierre verte, obscure, non transparente, gravée de quelques caractères singuliers. Il me fist aussy voir l'effect d'une Poudre de projection qu'il tenoit de la libéralité de ces scavants -, mais son effect estoit faible car il ne projettoit que d'un poids sur trente six, et sa couleur estoit rose pasle, fort luisante et étincelante. Il voulut bien me dire que ces Messieurs l'avoient assuré que cette poudre avoit esté faitte d'un certain sel, qu'ils tiroient de l'air condencé, duquel sel il me fist voir un échantillon : il estoit blanc, d'une figure étoillée.

Il me parla d'un fourneau de verre qu'il avoit en Pologne, où il faisoit sa résidence la plus ordinaire, accause de la liberté que l'on y avoit de travailler. Il avoir disoit-il, le plaisir de voir à travers le progrès de sa matiere, et il me fist present d'un petit baromettre de verre remply d'esprit de vin teint en rouge, et marqué avec des poincts colorés qui indiquoient les degrés de chaleur du fourneau sur lequel on le mettoit, par la rarefacùon de la liqueur.

Le Grand Maistre des minieres de Hongrie luy avoit fait present d'un morceau de sel gemme particulier et curieus, gros comme la teste, qui estoit de plusieurs couleurs distinguées par licts, différentes et transparentes par couches. La base paroissoit de rouge obscur tirant sur le noir, soutenant un lict de l'epoisseur d'un pouce, d'un grenat incamadin, dont le dessus tiroit sur la couleur de rose, surchargé d'une couche de jaune plus enfoncé au bas qu'à la superficie, couverte d'un verd d'emeraude, puis d'un bleu, lequel devenant plus celeste se terminait par un sel gemme verdastre au dessous, et blanc au dessus, et cette blancheur regnoit à la superficie, et chacun de ces licts colorés avoit pres d'un pouce d'epoisseur, chacun, d'une transparence obscure.

Je vis encor entre les mains de ce curieus une residalle d'argent dont pres de la moitié estoit teinte en or. Elle avoit encor la mesme moulure que quand elle avoit esté frappée, et toutte d'argent, sans qu'elle parust avoir esté fondüe, et ne pesoit pas davantage que si elle n'eust esté que d'argent, ce qui faisoit doutter de la realité de sa transmutation ; mais pour la verifier nous coupasmes une partie de la portion teinte, et dans la fonte elle acquist le poids et le volume de l'or, car le sien se reserra, et nous vismes par là que c'estoit de tres bon or, qui soutint touttes les épreuves.

Cette residalle estoit un present que la Reine de Suede, cette scavante Cristine, luy avoit fait, le conoissant curieus. Elle en avoit une dousaine de pareilles, que Sendivogius luy avoit ainsy transmuées à moitié pour complaire à sa curiosité. En voicy l'histoire.

Alexander Sidonius, écossois de naissance, adepte, et marié, paroissoit quelquefois dans les diettes d'Alemagne avec sept ou huict cens chevaus à sa suitte, et quelquefois il se cachoit sous l'habit d'un simple particulier, mesme de geus, pour mieus se deguiser. Son imprudence le fist conoistre par [le] Landgrave de Hesse pour posesseur de ce secret et tomber entre  les mains de ce Seigneur, lequel n'aiant pû tirer de luy son secret de bon gré, le fist mettre prisonnier apres luy avoir fait soufrir la question d'une façon si extraordinaire qu'il en fut à l'extremité, sans avoir rien voulu découvrir. Sendivogius qui en scavoit l'histoire et qui se trouva retenu prisonnier dans le mesme lieu pour quelques affaires legeres, corrompit le geaullier au depends de tout son bien, et procura la liberté à Sidonius, dans l'espérance d'obtenir de luy son secret en reconoissance de la liberté qu'il luy avoit procurée. Cependant il ne put jamais obtenir. de luy qu'une assés grande quantité de Poudre de projection, quoy qu'il ne le quittast point jusques à sa mort, laquelle ariva tost apres à ce Sidonius, accause des tortures qu'il avoit soufertes.

Sendivogius croiant que la vefve d'Alexandre Sidonius avoit le secret de son mary, il fist tant aupres d'elle qu'elle voulut bien l'épouser. Mais elle l'ignorait. Ainsy il n'eut en sa posession que la vefve et ses ecrits, qu'il a fait imprimer depuis sous le nom du Cosmopolitte, que Sidonius portoit en voiageant, et sous le sien. Il se mist aussy en posession du reste de sa Poudre de projection qu'il trouva, avec laquelle il fist plusieurs transmutations metalliques dans les cours du Nord, qu'il parcourut, et entre autres, estant venu en Suede, il teignit à cette curieuse Reine Cristine ces douse residalles dont nous venons de parler, les faisant tremper à moitié touttes rougies au feu dans sa poudre fondüe, huille ou liqueur qui en estoit imbibée.

Ce Mr des Noiers fut à la fin receu en la societé de nos Roses Croix ou scavants d'Allemagne, comme ils luy avoient promis, et m'aiant honoré de son souvenir, il rwenvoia par curiosité à Paris où je demeurais pour lors, une grappe de raisins qui croissent à Silembourg en Transsilvanie, dont les pepins sont couverts naturellement d'une feuille d'or et le dessus du raisin d'une fleur ou farine dorée. Enfin, il est mort depuis, aptes avoir acquis pour plus de deus millions de terres autour de Paris, sous le nom et par la negotiation de Mr Plantier. Les héritiers de Mr des Noiers n'en ont pas profitté, ny sceu faire aucun bon usage de la quantité de manuscrits et autres livres curieus qu'il avoit ramassés.

Voila bien des sujets de réflexion, tant sur la différente nature de ces grands secrets dont nous venons de parler, que sur le caractère des Adeptes, et sur le nom et l'ordre de ces Messieurs les Roses Croix et le sceau R.C. de leur societé, aussy bien que sur l'histoire de la fondation de leur ordre, et les inscriptions de la sépulture ou cercueil de pierre de leur fondateur. Touttes lesquelles choses merittent bien chacune un traitté à part. Ce que peut estre nous entreprendrons de faire si le Seigneur nous en continüe le desir, et nous donne les lumieres nécessaires pour y penetrer quelque chose.

 
1 Il s'agit manifestemment du groupe alchimistes actifs dans la ville de Flers et dont parle Fulcanelli dans son chapitre consacré à la Salamande de Lisieux, au tome second des Demeures Philosophales. Le groupe d'alchmistes normands était composé de Nicolas Valois, Nicolas Grospamy et Pierre Vicot.

On lira avec profit l'introduction de Bernard Roger à l'édition des manuscrpits de ces alchimistes normands publiée par La Table d'Emeraude
"Nicolas Valois "Les cinq Livres" ou "la Clef du secrte des secrets", précédé de Nicolas Grospamy "Le trésor des trésors". Edition La Table d'Emeraude, 21, rue de la Huchette, 75005 Paris 1992. ISBN 2-903 965-25-0.